On m'avait déposée là, à terre à côté de l'herbe, fraîche et tendre, sur le chemin qui traversait la forêt. Je voyais des gens passer tous les jours pour aller je ne sais où. J'étais heureuse et fière, moi une petite pierre d'être au bord d'une route si belle et si grande. Je me faisais des amis qui étaient, comme moi, immobiles. Les feuilles passant près de moi, me saluaient à chacun de leur passage. C'était le bon vieux temps.
Puis un jour, le brouillard arriva et cacha le soleil. La température se mit à descendre. Au fil des jours, les humains ne vinrent plus par ici, les feuilles ne volèrent plus pour me dire bonjour. Tout devint froid. Même les petites branches, qui se tenaient près de moi et qui profitaient de chaque instant pour papoter, se turent. L'herbe ne bruissa plus. L'air arrêta de siffler. Tout le monde devint silencieux, comme si le brouillard amenait, avec lui, la peur et la mort. Les rares personnes qui passèrent par ici perdirent la tête, devinrent folles et finalement se laissèrent tomber sur les racines du vieux chêne centenaire qui se tenait là, à quelques mètres de moi.
Une nuit une adolescente s'avança sur ce sentier devenu hanté. Elle s'arrêta, comme tous les autres, se jeta à terre, l'air épuisée. Son visage face à moi, je pus l'observer. Elle avait de longs cheveux blonds, des yeux bleus comme le ciel des jours heureux. Hélas dans son regard, toute lumière avait disparu. Je voulus lui parler, la réconforter, mais elle ne comprit pas le langage des pierres. Elle marmonna des paroles inintelligibles. Je vis la détresse marquée sur tout son beau visage. J'avais mal pour elle.
Soudain elle frissonna, se leva et demander d'une voix mal assurée : « qui est là ? » Je voulus lui répondre que j'étais là, je voulus lui supplier de partir. Mais elle ne m'écouta pas. Elle murmura, comme si des voix lui parlaient, alors que le silence était maître des lieux : « laissez-moi tranquille, s'il vous plaît ! » Je voyais bien que le brouillard s'amusait avec elle, attendant qu'elle s'effondre pour pouvoir la dévorer. Parce que c'était bien le brouillard qui susurrait des horreurs à l'oreille des malheureux. Elle sanglota et moi je me sentis inutile. La brume lui parla : « abandonne tu es trop faible, tout le monde a oublié qui tu étais. » Elle voulu se débattre, ne pas écouter, mais son corps était fatigué. Elle se releva péniblement, fit quelques pas pour retomber, comme tous les autres, aux pieds des racines du vieux chêne. Elle pria : « Sauvez-moi ! » elle devina qu'elle n'avait plus d'espoir, que le brouillard avait gagné, encore une fois.
Tout à coup un éclair de lumière blanche nous aveugla. Elle sauta de joie et cria : « oh lune, lune tu as entendu ma prière ! » Je vis le courage et la force revenir en elle. Elle se leva et partit, suivant la lune, toujours au-dessus d'elle, comme une ombre bienveillante. Le brouillard se retira, vaincu. Et nous, habitants de la région, fîmes la fête et remerciâmes la jeune fille, qui, sans le savoir, avait redonné le goût de vivre à tout un peuple.
Les feuilles revinrent, les petites branches se remirent à papoter, l'herbe recommença son bruissement et les promeneurs réapparurent. La vie reprit son court, comme si la brume n'avait était rien d'autre qu'un cauchemar